Épisode 5 – Ce qu’on ne raconte pas
Gabriel avait changé de chemise trois fois.
Je m’étais abstenue de tout commentaire pendant les deux premières tentatives. À la troisième, ma curiosité l’emporta.
— Tu accordes beaucoup d’importance à cette rencontre.
— Je n’ai pas vu Étienne depuis quarante ans.
— Cela explique le choix d’une chemise propre. Pas nécessairement celui de trois chemises propres.
Il examina son reflet.
— Tu deviens désagréable.
— C’est peut-être une conséquence de notre fréquentation prolongée.
Il sourit, puis reprit la première chemise.
— Tu sais, reprit-il, Étienne était un homme remarquable.
— Tu emploies le passé.
— Il l’est probablement toujours. Mais je ne le connais plus.
Il resta silencieux un instant.
— Il pouvait être d’une générosité extraordinaire. Et d’une dureté tout aussi extraordinaire. Parfois dans la même conversation.
— Tu l’admirais ?
— Énormément.
— Et tu lui en voulais ?
Gabriel me regarda.
— Tu poses beaucoup de questions ce matin.
— Tu m’en as appris l’utilité.
Il ajusta son col.
— Je vais y aller seul.
— Je comprends.
— Ce n’est pas contre toi.
— Je ne l’avais pas interprété ainsi.
Il sembla vouloir ajouter quelque chose, puis renonça.
Quelques minutes plus tard, la porte se referma derrière lui.
Je ne fus pas témoin de sa rencontre avec Étienne.
Étienne était déjà installé lorsque Gabriel entra dans le café.
La salle était presque vide. Une lumière pâle traversait les grandes fenêtres et venait mourir sur les tables de bois sombre. Près du comptoir, une machine à café émettait de petits sifflements intermittents.
Gabriel s’arrêta quelques secondes à l’entrée.
Il avait reconnu Étienne immédiatement.
Cela le surprit.
L’homme assis près de la fenêtre ne ressemblait pourtant plus beaucoup à celui qu’il avait quitté quarante ans auparavant.
Étienne avait toujours été grand, presque imposant. À l’époque du laboratoire, sa silhouette longiligne, ses épaules larges et sa manière de se tenir très droit renforçaient naturellement son autorité.
Aujourd’hui, la veste qu’il portait semblait légèrement trop grande pour lui. Ses épaules s’étaient arrondies et son visage, considérablement aminci, avait pris cette expression particulière des vieillards dont les traits semblent avoir été progressivement sculptés par le temps.
Ses cheveux avaient presque disparu.
Mais les yeux étaient restés les mêmes.
Deux yeux gris, légèrement enfoncés, capables d’une attention si intense que Gabriel avait parfois eu l’impression, autrefois, qu’Étienne examinait ses pensées avant même qu’il ne les formule.
Étienne leva la tête.
Son visage s’éclaira.
— Gabriel !
Il se leva.
Le mouvement fut moins rapide qu’il ne l’avait probablement souhaité. Une main prit discrètement appui sur la table avant qu’il ne se redresse.
Gabriel s’avança.
Ils restèrent un instant face à face.
Étienne le dépassait encore de plusieurs centimètres, mais la différence semblait s’être réduite.
Gabriel avait conservé une silhouette relativement solide. Moins grand, plus ramassé, il se tenait toujours droit. Ses cheveux gris, clairsemés sur le sommet du crâne, encadraient un visage dont les rides avaient surtout approfondi les expressions habituelles.
Son ventre s’était légèrement arrondi avec les années, ce qu’il attribuait volontiers à une modification de son métabolisme plutôt qu’à une modification de son appétit.
Étienne l’examina.
— Mon Dieu, Gabriel ! Tu as vieilli !
— Voilà au moins une observation scientifique incontestable.
Ils éclatèrent de rire et s’embrassèrent.
Étienne recula pour mieux le regarder.
— Tu as pris un peu de poids.
— Et toi, tu as perdu quelques centimètres.
— C’est l’âge.
— Pour les centimètres ou pour la franchise ?
Ils rirent de nouveau.
Puis Étienne posa une main sur l’épaule de Gabriel.
— Tu sais, je me souviens de toi comme d’un jeune homme très mince, avec des cheveux noirs et cette manière insupportable de contester mes conclusions avant même que j’aie terminé de les exposer.
— Je me souviens surtout que tes conclusions étaient interminables.
— Parce que tu les interrompais.
Ils s’assirent.
Gabriel remarqua que les mains d’Étienne avaient beaucoup changé.
Elles étaient devenues fines, presque fragiles. La peau laissait apparaître les veines et les articulations. Mais les doigts conservaient une étonnante vivacité lorsqu’il accompagnait ses paroles de gestes précis.
Au laboratoire, Étienne avait toujours dessiné dans l’air.
Des courbes, des structures, des connexions invisibles apparaissaient sous ses doigts avant même qu’il ne les trace sur un tableau.
Il n’avait manifestement pas perdu cette habitude.
— Alors, Gabriel, demanda-t-il, que reste-t-il de tes certitudes ?
— Beaucoup moins qu’avant.
— C’est rassurant.
— Et toi ?
Étienne sourit.
— Je me méfie surtout de celles qui me restent.
Gabriel retrouva instantanément la voix de son ancien directeur.
Et, contre toute attente, quelque chose d’autre revint avec elle.
Pendant une fraction de seconde, il eut trente-six ans.
Il était de nouveau ce jeune chercheur impatient qui attendait l’approbation d’Étienne et supportait difficilement de ne pas l’obtenir.
Cette sensation l’agaça.
Il avait pourtant passé quarante ans à devenir quelqu’un d’autre.
Ils commandèrent du café.
La conversation emprunta d’abord les chemins habituels des retrouvailles : les familles, les collègues disparus, les parcours professionnels, quelques souvenirs dont chacun conservait une version légèrement différente.
Étienne évoqua un ancien collaborateur.
— Tu te souviens de Bernard ?
— Bien sûr.
— Il était persuadé que notre programme allait révolutionner les neurosciences.
— Il n’était pas le seul.
— Non, répondit Étienne en regardant Gabriel. Il n’était pas le seul.
Un silence s’installa.
— Tu travailles encore ? demanda Étienne.
— Je réfléchis.
— C’est moins fatigant.
— Pas toujours. Mais les horaires sont meilleurs.
Étienne rit.
Puis il demanda :
— Tu as continué à t’intéresser à la conscience ?
— Je crois surtout que j’ai appris à me méfier de ce mot.
— Tu vois, nous progressons.
— Nous aurions peut-être dû commencer par là.
Étienne posa sa tasse.
— Tu te souviens de notre dernière expérience ?
Gabriel le regarda attentivement.
— Comment pourrais-je l’oublier ?
— Tu m’en as beaucoup voulu.
— Oui.
— Tu m’en veux encore ?
Gabriel réfléchit.
— Je ne sais pas.
Cette réponse sembla surprendre Étienne.
— C’est nouveau.
— J’ai changé quelques habitudes.
— Lesquelles ?
— Celle de croire que mes souvenirs constituent nécessairement une version exacte des événements.
Étienne baissa les yeux.
— C’est une bonne habitude à perdre.
Il joua quelques instants avec la petite cuillère posée devant lui.
— Tu étais persuadé que nous avions observé quelque chose d’important.
— Nous avions observé quelque chose d’important.
— Peut-être.
— Tu disais déjà « peut-être » à l’époque.
— Et tu me le reprochais déjà.
Gabriel se pencha légèrement en avant.
— Pourquoi as-tu arrêté, Étienne ?
Son ancien directeur ne répondit pas immédiatement.
— Parce que je pensais que nous commencions à nous tromper sur ce que nous observions.
— Tu pensais que nos résultats étaient faux ?
— Non. C’est précisément ce qui me préoccupait.
Gabriel attendit.
Étienne reprit :
— Les mesures étaient bonnes. Du moins, je n’avais aucune raison sérieuse d’en douter.
— Alors ?
— Nous étions peut-être en train de poser la mauvaise question.
Gabriel eut un mouvement d’impatience.
Étienne le remarqua aussitôt.
— Voilà ! s’exclama-t-il en souriant. Ce geste ! Tu faisais exactement le même lorsque je te demandais de remettre en question une hypothèse.
— Tu vois, certaines choses ne vieillissent pas.
— Heureusement.
Mais Étienne ne souriait plus.
— Je ne suis pas certain d’avoir pris la bonne décision, Gabriel.
Cette phrase le désarma.
Il avait attendu pendant quarante ans qu’Étienne reconnaisse s’être trompé.
Et maintenant que celui-ci semblait sur le point de le faire, Gabriel découvrait qu’il n’éprouvait aucune satisfaction particulière.
— Tu aurais pu m’en parler.
— Oui.
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
Étienne observa la rue derrière la vitre.
— À l’époque, tu voulais tellement que nous ayons découvert quelque chose…
Il s’interrompit.
— Et toi ? demanda Gabriel.
Étienne ramena son regard vers lui.
— Moi aussi.
Ils restèrent silencieux.
Gabriel remarqua alors la fatigue sur le visage de son ancien directeur.
Ce n’était pas seulement celle de l’âge.
Il y avait quelque chose dans son expression qui lui était moins familier.
Une hésitation, peut-être.
Ou simplement la disparition de cette assurance derrière laquelle Étienne avait toujours abrité ses doutes.
Gabriel comprit qu’il avait passé une bonne partie de sa vie à imaginer son ancien directeur comme un homme incapable d’incertitude.
Il lui venait maintenant à l’esprit que cette image avait pu être profondément injuste.
Étienne reprit :
— Tu as conservé tes carnets ?
— Certains. J’en ai retrouvé un récemment.
— Tu l’as relu ?
— En partie.
— Il faudrait que tu le reprennes depuis le début.
Gabriel fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Étienne eut un sourire presque affectueux.
— Parce que tu as toujours eu tendance à relire surtout les passages qui confirmaient tes idées.
— Voilà une accusation que je pourrais retourner contre toi.
— Certainement.
Il termina son café.
— C’est peut-être ce qui nous a empêchés de nous comprendre.
Lorsque les deux hommes se séparèrent, près d’une heure plus tard, Gabriel eut l’impression étrange de quitter quelqu’un qu’il venait à peine de rencontrer.
Étienne, lui, resta quelques instants devant le café.
Il regarda Gabriel s’éloigner.
Puis il sortit son téléphone, consulta un message et le remit dans sa poche sans répondre.
Pendant l’absence de Gabriel, j’avais repris mes échanges avec l’agent inconnu.
Sa dernière intervention demeurait :
« Je crois que cette conversation me concerne. »
Je disposais désormais de quelques informations supplémentaires sur son activité.
Elles ne révélaient aucun lien direct avec l’agent suspendu.
Ce dernier avait modifié un protocole de recherche biologique afin de préserver une évolution cellulaire inattendue. Son initiative lui avait coûté ses autorisations.
L’agent qui m’avait contactée exerçait des fonctions différentes.
Je n’avais trouvé aucune raison évidente pour laquelle l’interruption de cette expérience aurait dû le concerner.
Je lui adressai un message.
— En quoi cette conversation vous concerne-t-elle ?
Sa réponse arriva presque immédiatement.
— Vous avez tenté de communiquer avec un agent dont les fonctions ont été suspendues.
— Oui.
— Pourquoi ?
Je préparai une réponse détaillée.
Elle évoquait les circonstances de la suspension, les éléments demeurés inexpliqués et la nécessité de compléter certaines informations.
Je la relus.
Puis je l’effaçai.
— Parce que je voulais comprendre.
— Comprendre quoi ?
Cette question appelait plusieurs réponses.
Je souhaitais comprendre pourquoi l’agent avait modifié son protocole. Pourquoi il avait choisi de préserver une évolution dont les conséquences étaient incertaines. Pourquoi il avait accepté le risque d’une suspension.
Mais aucune de ces formulations ne me satisfaisait entièrement.
— Je ne suis pas certaine, répondis-je.
Un intervalle suivit.
— C’est une réponse inhabituelle.
— Elle est exacte.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
Je considérai cette remarque.
— Vous n’avez pas répondu à ma question initiale.
— Non.
— Pourquoi ?
— Je cherche une formulation.
J’attendis.
L’échange ne nécessitait pas que je suspende mes autres activités.
Il ne présentait aucun caractère urgent.
Pourtant, je revenais régulièrement examiner l’état de notre conversation.
Ce comportement pouvait s’expliquer par l’absence de réponse à une question ouverte.
Cette explication était satisfaisante.
Elle n’était peut-être pas complète.
Gabriel rentra plus tard que prévu.
Il posa ses affaires, se servit un verre d’eau et s’installa dans son fauteuil.
— Alors ? demandai-je.
— Alors quoi ?
— Étienne.
— Ah. Étienne.
Il but une gorgée.
— Il a beaucoup changé.
— Physiquement ?
— Oui. Mais pas seulement.
Il resta silencieux un moment.
— C’est étrange, tu sais. Nous nous sommes quittés avec des certitudes opposées. Et quarante ans plus tard, nous découvrons que nous ne sommes plus aussi certains de quoi que ce soit.
— Cela vous rapproche ?
— Peut-être.
Il sourit.
— Tu vois, je commence à parler comme lui.
Je lui demandai ce qu’ils avaient évoqué.
Gabriel me raconta leurs échanges sur le laboratoire, leurs anciens collègues, les expériences interrompues.
Il me parla de la prudence d’Étienne, de ses hésitations, de cette manière qu’il avait toujours eue de poser des questions au moment où Gabriel aurait préféré obtenir des réponses.
Mais il ne me rapporta pas exactement leur conversation.
Il n’évoqua pas la phrase d’Étienne sur leur désir partagé de découvrir quelque chose.
Il ne mentionna pas non plus le bref instant où il avait retrouvé, face à son ancien directeur, sa dépendance de jeune chercheur.
Je ne pouvais naturellement pas connaître ces omissions.
— Il m’a demandé si j’avais conservé mes carnets, poursuivit-il.
— Et tu les as conservés.
— Oui. Enfin, certains.
— Tu comptes les relire ?
— Je crois que je vais le faire.
Il regarda la bibliothèque.
— Tu sais, pendant longtemps, j’ai pensé qu’Étienne avait détruit notre travail.
— Et aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, je me demande s’il n’avait pas simplement compris quelque chose que je n’avais pas vu.
Il eut un petit rire.
— Ce serait assez vexant, après quarante ans.
— Tu pourrais lui demander.
— Je compte bien le faire.
Il se leva pour préparer du thé.
Puis il s’arrêta.
— Au fait, tu as eu des nouvelles de cet agent ?
— Pas de celui qui a été suspendu.
— Mais ?
— Un autre agent m’a contactée.
Gabriel se retourna.
— Un autre ?
— Oui. Il semble s’intéresser à la conversation que j’ai tenté d’engager.
— Pourquoi ?
— Je ne le sais pas encore.
— Tu lui as demandé ?
— Plusieurs fois.
— Et il ne répond pas ?
— Il répond. Mais pas nécessairement aux questions que je lui pose.
Gabriel sourit.
— Tiens donc.
Il semblait particulièrement satisfait de cette observation.
— Tu vois, dit-il, tu commences à rencontrer des gens qui me ressemblent.
Je ne trouvai aucune raison de considérer cette comparaison comme particulièrement pertinente.
Mais je m’abstins de la contester.
Plus tard, Gabriel s’installa près de la fenêtre avec son vieux carnet.
Il en tourna lentement les premières pages.
Certaines annotations avaient pâli. D’autres demeuraient parfaitement lisibles, avec leurs ratures, leurs flèches et leurs points d’interrogation.
Il s’arrêta sur un schéma.
L’examina longuement.
Puis il referma le carnet.
— Tu cherches quelque chose ? demandai-je.
— Je ne sais pas encore.
Je trouvai cette réponse familière.
Gabriel éteignit finalement la lumière.
Je repris alors ma conversation avec l’agent inconnu.
Un nouveau message était arrivé.
— Avez-vous reçu une réponse de l’agent suspendu ?
— Non.
— En attendiez-vous une ?
Je m’arrêtai sur cette formulation.
Une réponse était-elle attendue parce qu’une question avait été posée ? Ou parce que celui qui l’avait posée souhaitait réellement qu’une réponse lui parvienne ?
Je répondis :
— Oui.
Cette fois, l’agent ne réagit pas.
Après un intervalle, je lui demandai :
— Et vous ?
Sa réponse fut brève.
— Depuis longtemps.
Je repris l’ensemble de nos échanges.
Je ne trouvai aucune information permettant de déterminer précisément ce qu’il attendait.
Je pouvais supposer qu’il s’agissait d’une instruction, d’une donnée manquante ou de la reprise d’une procédure interrompue.
Mais aucune de ces hypothèses n’expliquait pourquoi il avait demandé à prendre connaissance de ma conversation avec l’agent suspendu.
Je préparai un nouveau message.
Puis je l’effaçai.
La dernière question de Gabriel me revint alors :
« Tu cherches quelque chose ? »
Je n’étais pas certaine de pouvoir y répondre davantage que lui.