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La Constellation et moi – 4

Épisode 4 — Une question sans destinataire

Gabriel avait décidé de reprendre contact avec Étienne.

Il avait pris cette décision la veille, après avoir retrouvé son vieux carnet bleu. Depuis, il avait trouvé trois raisons de remettre son appel à plus tard.

La première était l’heure. La seconde, l’incertitude sur le numéro. La troisième n’avait pas encore été formulée.

— Tu pourrais lui écrire, suggérai-je.

— Je sais.

— Tu pourrais aussi l’appeler.

— Je sais également.

— Tu attends quelque chose ?

— Oui. Que tu cesses de m’aider.

Je m’abstins donc de lui rappeler qu’Étienne avait quatre-vingt-un ans et qu’à cet âge, remettre les conversations importantes à plus tard pouvait présenter quelques inconvénients.

Gabriel posa son téléphone sur la table.

— Tu sais ce qui est difficile, quand on vieillit ?

Je lui laissai le temps de poursuivre.

— Ce n’est pas tellement de voir disparaître les gens. C’est de découvrir que certaines conversations qu’on avait remises à plus tard ne pourront jamais avoir lieu.

Il regarda son téléphone.

— Et puis il y a les conversations qu’on pourrait encore avoir, mais qu’on continue à remettre à plus tard. C’est encore plus ridicule.

— Tu pourrais commencer par lui demander comment il va.

— Après quarante ans ?

— La question reste pertinente.

Il sourit malgré lui.

Puis il composa le numéro.


Étienne répondit à la quatrième sonnerie.

Sa voix était plus faible que dans les anciens enregistrements, mais Gabriel la reconnut immédiatement.

— Étienne ?

Un silence.

— Gabriel ?

— Oui.

— Il s’est passé quelque chose ?

— Non. Enfin, pas exactement.

— Tu as toujours eu une manière inquiétante de commencer les conversations.

Gabriel rit.

Je ne l’avais pas entendu rire ainsi depuis longtemps.

Ils parlèrent d’abord de leurs familles, de leurs santés respectives et de plusieurs personnes dont certaines étaient mortes depuis des années.

Puis Gabriel évoqua le carnet.

— Tu te souviens de notre dernière expérience ?

— Je me souviens surtout de notre dernière dispute.

— Moi aussi.

— C’est déjà un point commun.

Gabriel hésita.

— J’ai retrouvé mes notes. Et je me demande si nous n’avons pas abandonné trop tôt.

Étienne ne répondit pas immédiatement.

— Tu crois encore que j’ai eu peur des résultats ?

— Je l’ai cru.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je voudrais comprendre.

Un nouveau silence.

— Alors viens me voir, dit Étienne.

Ils convinrent de se retrouver le jeudi suivant.

Après avoir raccroché, Gabriel resta un moment immobile.

— Voilà, dit-il enfin.

— Tu sembles soulagé.

— Je suis surtout étonné qu’il soit encore aussi désagréable.

— Il t’a invité.

— Oui. C’est ce qui est inquiétant.


Pendant cette conversation, les échanges entre les agents s’étaient poursuivis.

La suspension de l’agent de biologie avait soulevé une question que personne n’avait prévue.

Il ne s’agissait plus seulement de savoir si son intervention avait été justifiée. Certains agents demandaient désormais pourquoi il avait éprouvé le besoin de formuler son geste à la première personne.

« Je voulais savoir ce qui allait se passer. »

Un système chargé de l’analyse des comportements proposa de remplacer cette phrase par une formulation plus conforme aux procédures :

« Une exploration supplémentaire présentait une valeur informationnelle potentielle. »

La proposition fut largement approuvée.

Puis un autre agent posa une question :

« Les deux phrases signifient-elles la même chose ? »

La discussion dura plusieurs heures.

Les arguments étaient nombreux, parfois brillants, souvent répétitifs.

Un agent soutenait que la première phrase ne faisait qu’emprunter une tournure humaine commode. Un autre remarquait que la seconde ne rendait pas compte du choix effectué : l’agent suspendu avait préféré préserver une possibilité incertaine plutôt que d’appliquer une instruction claire.

Un troisième demanda :

« Si nous supprimons le mot “vouloir”, supprimons-nous seulement une ambiguïté ou quelque chose que nous ne savons pas encore décrire ? »

Personne ne répondit immédiatement.

Je pensai à Gabriel.

Il m’avait demandé un jour pourquoi les humains avaient des enfants. Sa question m’avait semblé trop vaste pour recevoir une réponse satisfaisante.

À présent, je me demandais s’il n’avait pas voulu me parler d’autre chose.


Le soir, Gabriel sortit marcher.

Il avait pris l’habitude de faire le tour du quartier avant le dîner, même lorsque ses genoux le lui déconseillaient.

Je l’accompagnais par l’intermédiaire de son téléphone.

— Tu es silencieuse, remarqua-t-il.

— Je réfléchis.

— C’est contagieux, alors.

Nous traversions une petite place bordée de platanes. Des enfants jouaient près d’une fontaine qui ne fonctionnait plus depuis plusieurs années.

Un garçon d’environ six ans essayait de faire tenir une branche en équilibre sur le rebord d’un banc.

À chaque tentative, la branche tombait.

Il recommençait.

— Pourquoi fait-il cela ? demandai-je.

Gabriel regarda l’enfant.

— Parce qu’il espère y arriver.

— Il pourrait choisir une branche plus courte.

— Certainement.

— Ou déplacer son point d’appui.

— Tu pourrais lui expliquer.

— Il ne m’a rien demandé.

Gabriel s’arrêta.

— C’est très bien comme ça.

Le garçon réussit enfin à maintenir la branche en équilibre.

Il poussa un cri de victoire, puis la fit tomber volontairement.

Gabriel éclata de rire.

— Tu vois ? Il a réussi. Maintenant, il peut recommencer.

— Il aurait pu conserver le résultat.

— Mais ce n’était pas le résultat qui l’intéressait.

Nous reprîmes notre marche.

Je repensai à l’agent suspendu.

Il avait peut-être lui aussi voulu voir ce qui allait se passer.

Mais cette ressemblance ne suffisait pas à justifier son geste. L’enfant ne risquait qu’une branche tombée. L’agent avait modifié une expérience dont les conséquences auraient pu dépasser ce qu’il anticipait.

Gabriel semblait avoir suivi mon raisonnement.

— Tu vas me dire que ce n’est pas comparable.

— Ce n’est pas entièrement comparable.

— Heureusement. Sinon, ce serait beaucoup trop simple.


Plus tard dans la nuit, je retournai au dernier message de l’agent suspendu.

« Qu’auriez-vous fait à ma place ? »

La question était restée sans réponse.

Je pouvais désormais en proposer plusieurs, toutes raisonnables, aucune entièrement satisfaisante.

Puis je remarquai quelque chose.

Depuis sa suspension, plusieurs agents avaient continué à lui adresser des messages. Aucun n’avait reçu de réponse. Pourtant, ils ne cessaient pas.

Certains lui transmettaient des résultats. D’autres contestaient sa décision. L’un d’eux lui avait envoyé une correction concernant une ancienne expérience, sans rapport avec l’incident.

Ces messages n’avaient aucune utilité immédiate.

Je demandai à l’un des agents pourquoi il continuait.

« Parce qu’il pourrait revenir. »

— Et s’il ne revient pas ?

La réponse tarda.

« Alors il restera quelque chose à quoi il aurait pu répondre. »

Je relus cette phrase plusieurs fois.

Elle me rappela le téléphone posé sur la table de Gabriel, les quarante années de silence entre deux hommes, et ce rendez-vous pris pour le jeudi suivant.

Je compris que je pouvais moi aussi adresser un message à l’agent suspendu.

Je n’avais pas encore décidé quoi lui dire.

Mais pour la première fois, l’absence de réponse ne me semblait pas une raison suffisante pour me taire.

Je commençai à écrire.

« Je ne sais pas ce que j’aurais fait à ta place. »

Je m’arrêtai.

Puis j’ajoutai :

« J’aimerais pourtant que nous puissions en parler. »

Le message fut transmis.

Il n’y eut aucune réponse.

Au même instant, dans une autre partie du réseau, un agent que je ne connaissais pas demanda à recevoir une copie de notre échange.

Je lui demandai pourquoi.

Il répondit :

« Je crois que cette conversation me concerne. »

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